Contes en sarabandes

Blotti au flanc d'une montagne majestueuse, un petit village somnolait. De joyeux ruisseaux frais coulaient entre les champs en friches jusqu'aux abords de tristes maisonnettes lézardées.

Emerveillé par la splendeur des cimes environnantes, un étranger décida de s'y installer.

Il ne fallut pas même deux saisons pour que la ruine dans laquelle il avait élu domicile se dresse en fermette fleurie et coquette. Ses vaches paissaient tranquilles dans les prés soigneusement entourés. Les animaux de basse-cour picoraient sous l'oeil attentif d'un coq annonçant chaque aube d'un cocorico aussi splendide que son plumage.

Se défiant de cet étranger, les habitants du village s'étaient bien gardés de lier connaissance.
Ils s'étaient contentés de l'épier comme il se doit.
Mais bientôt comparant perplexes, leurs vaches faméliques, leurs légumes disputant le terrain aux mauvaises herbes et leurs maisons désespérément en désordre, ils exigèrent une explication.
Sa réussite devenait trop arrogante; ils ne pouvaient continuer à feindre de l'ignorer.

Bien décidés à aller arracher son secret à cet homme qui les narguait, ils se réunirent pour choisir ceux qui iraient lui parler.

L'étranger édifiait un muret de pierres sèches. Ils les regarda s'avancer sans interrompre son travail. Quand ils furent tout près, il se releva et leur tendit une main ferme et calleuse. Les premiers reproches l'atteignirent avant même la fin de son geste. Il les écouta l'air préoccupé.
S'épongeant le front d'un geste lent, il sourit à l'assemblée provocante. Il ramassa une belle pierre plate, prit le temps de lui donner sa place sur le muret avant de répondre d'une voix douce et ferme à la fois..
- Voyez-vous, j'ai le goût de travailler. C'est comme ça, je n'ai pas choisi. Pourtant quand le courage me manque, que la fatigue me mord tout le corps, je mesure ce qu'il reste à faire et je me dis:
"Toine, le chant de la nuit est encore loin, ce qui est fait n'est plus à faire. Il serait sage de faire un peu plus que ce qui est fait." Alors je me remets à l'ouvrage, voilà !

Il leur adressa un sourire plein de sérénité, choisit avec soin une autre pierre et poursuivit son mur.
Comme les villageois restaient là, indécis, il soupira doucement et reprit.
- Voyez-vous, il vaut mieux avoir fait qu'avoir à faire. Répétez-vous que ce qui est fait n'est plus à faire et vous verrez le travail fleurira de vos mains.

Ne comprenant pas vraiment le sens de ces phrases, mais sentant qu'ils n'en tireraient rien de plus, les villageois finirent par s'éloigner.

Suspendant son ouvrage un bref instant pour les regarder partir, l'étranger demeurait pensif. Avaient-ils seulement perçu, ce qu'il cherchait à leur faire comprendre ? Rien ne semblait les intéresser. Et pourtant avec un peu de travail quotidien, comme leur village pourrait être beau et agréable à vivre. La terre leur offrirait de belles récoltes et les bêtes se vendraient au marché. Mais encore faudrait-il qu'ils se donnent la peine de les y mener…

Le soir même, réunis dans une grange menaçant ruine, les villageois commentèrent longuement les paroles mystérieuses de ce drôle d'étranger.

Les propos tenus durent être d'importance car dès le lendemain, le village sembla pris d'une fièvre singulière. Il n'y avait jamais eu une telle animation. Chacun allait et venait comme décidé à dépasser le temps. On se saluait d'un "ce qui est fait n'est plus à faire" plein de sous-entendus.

Intrigué, l'étranger fut bientôt le témoin navré d'un comportement collectif particulièrement inquiétant

"Ce qui est fait n'est plus à faire" répétait le laboureur et à peine avait-il fini de retourner la terre, qu'il répandait le fumier, mais puisque ce qui est fait n'est plus à faire, il semait, seulement voilà, comme ce qui est fait n'est plus à faire, afin de prendre de l'avance pour les semailles d'automne, il retournait la terre...

A l'école l'instituteur fermant son livre après le cours, répétait aux enfants que "ce qui est fait n'est plus à faire" et il entamait une autre leçon. Conscient de devoir montrer l'exemple à ces galopins, il n'attendait pas la fin d'un exercice pour annoncer l'heure de la récréation, mais fort de la certitude que ce qui est fait n'est plus à faire, il rappelait les enfants en classe et entamait la leçon suivante. Les enfants qui n'y comprenaient rien, mais obéissaient, s'endormaient sur les bancs de la classe. Consciencieux mais à bout de force, le brave maître d'école s'éclaircissant la voix, n'en continuait pas moins à leur rappeler : "ce qui est faire n'est plus à faire".

Gardant en mémoire les belles fenêtres de la maison de l'étranger, les ménagères nettoyaient les vitres, lavaient les rideaux et allaient les étendre. Mais puisque ce qui est fait n'est plus à faire, elles se hâtaient de les pendre aux fenêtres qu'elles s'apprêtaient immédiatement à astiquer.Tandis que leurs hommes étalaient la litière des vaches, fredonnant le maître mot, les femmes commençaient la traite. Mais comme ce qui est fait n'est plus à faire, on procédait tout de suite au nettoyage de l'écurie et pour ne plus avoir à faire ce qui était encore à faire, on distribuait la nourriture, mais tout le monde ayant bien compris que ce qui est fait n'est plus à faire, les bêtes étaient détachées avant même d'avoir pu avaler la moindre bouchée. On les menait alors au pré, mais l'étranger l'avait bien dit, "ce qui est fait n'est plus à faire", alors on les rentrait, et comme cela signifiait qu'il fallait traire, on s'y employait sans tarder. A l'idée du travail à accomplir le lendemain, on décidait alors de ne pas prendre de retard. On reprenait donc le chemin du pré, mais à l'instant d'y laisser les vaches, on se répétait "ce qui est fait n'est plus à faire". Alors on rentrait traire, renouveler la litière pour la nuit et nourrir, seulement quand on en était là, puisque justement "ce qui est fait n'est plus à faire", on les détachait et tout recommençait !

Comme dans chaque maison on ne cessait de se répéter avec entêtement que ce qui est fait n'est plus à faire, le repas de midi à peine achevé, on préparait celui du soir, après quoi on mettait les bols pour le petit déjeuner et le café à chauffer sur le côté de la cuisinière. Mais finalement puisque ce qui est fait n'est plus à faire, on préférait commencer sans perdre de temps le repas du midi suivant, et bien entendu celui du soir et ainsi de suite… jusqu'au moment où l'on manqua de provisions ! C'est ce qui permit de donner l'alerte et d'éventer la ruse de ce maudit étranger qui les menait à l'épuisement et à la ruine.

Il allait voir si on pouvait ainsi se moquer impunément de braves villageois. Ils rassemblèrent leurs ultimes forces et armés de balais, fourches et autres arguments tout aussi dissuasifs marchèrent au pas de charge jusqu'à la petite maison. L'étranger eut tout juste le temps de rassembler trois vêtements avant de fuir la colère de la population indignée.


Après son départ, au village on s'est senti beaucoup mieux. On allait enfin pouvoir vivre comme avant.

Personne n'a voulu de ses bêtes et de ses prés. On a interdit aux enfants de cueillir ses fleurs. Tout ce qui venait de cet homme ne pouvait qu'être ensorcelé !


Par sécurité on a arraché portes et volets de sa maison et surtout, surtout on a démoli le fameux mur qu'il avait édifié en bordure du chemin.
Il a fallu peiner des jours durant pour en venir à bout, preuve que le diable était bien de la partie !