Sonnet IV

Depuis qu'Amour cruel empoisonna
Premièrement de son feu ma poitrine,
Toujours brûlai de sa fureur divine,
Qui un seul jour mon coeur n'abandonna.

Quelque travail, dont assez me donna,
Quelque menace et prochaine ruine,
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon coeur ardent ne s'étonna.

Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et toujours frais en ses combats fait être ;

Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise,
Cil qui les Dieux et les hommes méprise,
Mais pour plus fort contre les forts paraître.

Louise Labé (1525-1566)

Sonnet III

Ô longs désirs, ô espérances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumières
À engendrer de moi maintes rivières,
Dont mes deux yeux sont sources et fontaines !

Ô cruautés ô durtés inhumaines,
Piteux regards des célestes lumières,
Du coeur transi ô passions premières
Estimez vous croître encore mes peines ?

Qu'encor Amour sur moi son arc essaie,
Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards,
Qu'il se dépite et pis qu'il pourra fasse :

Car je suis tant navrée en toutes parts,
Que plus en moi une nouvelle plaie,
Pour m'empirer, ne pourrait trouver place.

Louise Labé (1525-1566)

Sonnet  II

Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues,
Ô noires nuits vainement attendues,
Ô jours luisants vainement retournés !

Ô tristes plaints, ô désirs obstinés,
Ô temps perdu, ô peines dépendues,
Ô milles morts en mille rets tendues,
Ô pires maux contre moi destinés !

Ô ris, ô front, cheveux, bras, mains et doigts !
Ô luth plaintif, viole, archet et voix :
Tant de flambeaux pour ardre une femelle !

De toi me plains, que tant de feux portant,
En tant d'endroits d'iceux mon coeur tâtant,
N'en ai sur toi volé quelque étincelle.

Louise Labé (1525-1566)

Chemin d'Amour

Quand le soir acheminera mes dernières braises
Je poserai mes habitudes pliées en ordre sur une chaise
J’étalerai des jours qui se disaient à moi
Devant une fenêtre pour…
Les regarder encore une fois.

J’en omettrai sans doute dans ma trop grande hâte
J’y chercherai des routes où aujourd’hui nos joies s’ébattent…

Inapte à placer même entre les lignes
L’ultime et vain regret que le passé ranime
Je partirai vers toi venant à ma rencontre
Et nos lierons nos doigts comme le présent les montre,
Nous aimant trop encore pour nous retourner vers d’anciens trésors
Nous nous endormirons satisfaits !